La fin de Fanfan

Emile Zola, extrait de l'Amour des bêtes  (juillet 1889)

[...] J'ai eu un petit chien, un griffon de la plus petite espèce, qui se nommait Fanfan. Un jour, à l'Exposition canine, au Cours-la-Reine, je l'avais vu dans une cage en compagnie d'un gros chat. Et il me regardait avec des yeux si pleins de tendresse, que j'avais dit au marchand de le sortir un peu de cette cage. Puis, par terre, il s'était mis à marcher comme un petit chien à roulettes. Alors, enthousiasmé, je l'avais acheté.

C'était un petit chien fou. Un matin, je l'avais depuis huit jours à peine, lorsqu'il se mit à tourner sur lui-même, en rond, sans fin. Quand il tombait de fatigue, l'air ivre, il se relevait péniblement, il se remettait à tourner. Quand, saisi de pitié, je le prenais dans mes bras, ses pattes gardaient le piétinement de sa continuelle ronde ; et, si je le posais par terre, il recommençait, tournait encore, tournait toujours par terre. Le vétérinaire, appelé, me parla d'une lésion au cerveau. Puis, il offrit de l'empoisonner. je refusais. Toutes mes bêtes meurent chez moi de leur belle mort, et elles demeurent tranquilles, dans un coin du jardin.

Fanfan parut se guérir de cette première crise. Pendant deux années, il entra dans ma vie, à un point que je ne pourrais dire. Il ne me quittait pas, se blottissait contre moi, au fond de mon fauteuil, le matin, durant mes quatre heures de travail ; et il était devenu ainsi de toutes mes angoisses et de toutes mes joies de producteur, levant son petit nez aux minutes de repos, me regardant de ses petits yeux clairs. Puis, il était de chacune de mes promenades, s'en allait devant moi de son allure de petit chien à roulettes qui faisait rire les passants, dormait au retour sous ma chaise, passait les nuits au pied de mon lit, sur un coussin. Un lien si fort s'était noué entre nous que, pour la plus courte des séparations, je lui manquais autant qu'il me manquait.

Et, brusquement, Fanfan redevint un petit chien fou. Il eut deux ou trois crises, à des intervalles éloignés. Ensuite, les crises se rapprochèrent, se confondirent, et notre vie fut affreuse. Quand sa folie circulante le prenait, il tournait, il tournait sans fin. Je ne pouvais plus le garder contre moi, dans mon fauteuil. Un démon le possédait, je l'entendais tourner, pendant des heures, autour de ma table. Mais c'était la nuit surtout que je souffrais de l'écouter, emporter ainsi dans cette ronde involontaire, têtue et sauvage, un petit bruit de pattes continu sur le tapis. Que de fois je me suis levé pour le prendre dans mes bras, pour le garder ainsi une heure, deux heures, espérant que l'accès se calmerait ; et, dès que je le remettais sur le tapis, il recommençait à tourner. On riait de moi, on me disait que j'étais fou moi-même de garder ce petit chien fou dans ma chambre. Je ne pouvais faire autrement, mon cœur se fendait à l'idée que je ne serais plus là pour le prendre, pour le calmer, et qu'il ne me regarderait plus de ses petits yeux clairs, ses yeux éperdus de douleur, qui me remerciaient.

Ce fut ainsi, dans mes bras, qu'un matin Fanfan mourut, en me regardant. Il n'eut qu'une légère secousse, et ce fut fini, je sentis simplement son petit corps convulsé qui devenait d'une souplesse de chiffon. Des larmes me jaillirent des yeux, c'était un arrachement en moi. Une bête, rien qu'une petit bête, et souffrir ainsi de sa perte, être hanté de son souvenir à un tel point que je voulais écrire ma peine, certain de laisser des pages où l'on aurait senti mon cœur […]


La fin de Pierrot

Théophile Gautier (1811-1872), extrait de Ménagerie intime, Paris Alphonse Lemerre, 1869.


La fin d'une chatte

Angelo Rinaldi, Dans les jardins du Consulat

La fin d'une chatte, c'est la trame dramatique du dernier roman d'Angelo Rinaldi. Une mort attendue et minutieusement contée alors que s'agitent, vivent et meurent, comme dans un autre monde, des personnages : "…Florina se débattait à peine et se rendormait dès que j'éteignais la lampe de chevet, insensible à la pression de la main qui palpait à son cou une boule de la taille d'un œuf de pigeon. C'était un soir où j'avais négligé de me doucher qu'elle avait de toutes ses forces poussé son museau au creux de mon aisselle pour humer la touffe de poils avec des sortes de couinements jusqu'à ce que, chatouillé, j'éclate de rire et me mette à jouer avec elle. Qui sait si notre rapprochement, après des mois d'indifférence mutuelle, ne s'était pas effectué à la minute où elle découvrait les attraits de mon corps dans son animalité et où moi-même j'avais senti une grosseur suspecte sous mes doigts…"

Florina est condamnée et le héros s'occupe longuement de lui trouver une tombe dans un cimetière pour chats, discute au téléphone des conditions, de la classe, du prix : "… En ramenant les yeux au sol, après avoir raccroché, je rencontrai ceux de la chatte levés vers moi, couleur de nèfles […] Bien qu'allongée de tout son long près de moi, la chatte ne fermait pas les paupières, je l'écoutais qui respirait avec difficulté, quoique sans souffrir en apparence. Il ne me restait plus, pour la caresser sans crainte de lui faire mal, que les flancs et les pattes arrière. Et je lui ai parlé quand je ne la caressais pas. Au vrai, je prononçais des mots sans suite :je n'avais guère eu l'usage du vocabulaire de l'amour et, vite à court d'inspiration, je me suis mis à lui lire le volume que j'avais apporté pour lutter contre le sommeil… ce n'est pas le sens qui compte, mais l'intonation. J'espère que dans la mienne la douceur s'est maintenue jusqu'à l'aube…"

Chat Plume,60 écrivains parlent de leurs chats, Marcel Bisiaux, Catherine Jajolet

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